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Earle Brown, December 1952

with one comment

 

Cette partition, qu’Earle Brown dispose en 1952, marque peut-être la première fois où, à l’intérieur du système de notation occidental, on travaille de façon aussi frappante avec la spatialité de la page, la plage de jeu de l’interprète.

La question semble ne plus être de transmettre à l’interprète une information pérenne, codée selon un protocole préexistant ; le rapport recherché devient plutôt celui de la proposition/composition d’un espace plastique flou (et tendu à la fois) à l’intérieur duquel l’interprète/performeur peut se promener (avec ses yeux, avec ses oreilles et – dans  la version ci-dessus – avec son piano préparé) pour jouer la musique telle qu’elle s’y compose à chaque reprise. Les doigts  frappent le « clavier » du piano – mixant vitesses, pauses et lenteurs – de manière déviatrice. December 1952, qui paraît en deux versions dans l’album Folio and Four Systems (1954), est destiné à être joué par un ou plusieurs instruments et/ou par d’autres médias de production sonore.

On regarde la partition et on y voit des lignes verticales, des lignes horizontales, des presque-points. On y voit des épaisseurs et des longueurs diverses. On y voit aussi des écartements, des distances, des espacements. Hauteurs, durées, intensités, timbres. Tout y est. (Est-ce que tout y est ?)

En tout cas, pour Brown, la spatialité promeut la spontanéité. Ou, pour s’exprimer en termes musicaux, l’improvisation. En défiant la bidimensionnalité et la linéarité convenues de l’écriture occidentale, son « dessin » rend possible une multi-directionalité de la notation et donc de la lecture, qui sera de l’ordre de la performance.

Comme on le lit en anglais dans la vidéo (1:15′), il cherchait en effet à travailler avec à la fois le processus de composition d’une partition et celui de son interprétation, qui ressortit du régime de la performance. Ses références à la pratique picturale de Pollock et aux mobiles de Calder (1:33′) élucident davantage ses gestes : c’est « une approche  conceptuellement ‘mobile’ vis-à-vis des éléments graphiques, qui au fond sont fixes. » *

Une partition musicale spatialise toujours de la durée. Mais, elle le fait en alignant le temps sur le déroulement de gauche à droite de l’écriture sur des feuilles, qui constituent comme un ruban potentiellement infini. Ici, au lieu d’accepter ce défilé de notes des partitions traditionnelles, Brown spatialise la durée dans toutes les directions et dans un cadre fixe et délimité selon les principes du tableau. La forme est ouverte tout en étant délimitée. Cette disposition spatio-temporelle me paraît, en dehors de l’attraction qu’exerce cette composition une fois interprétée, particulièrement prenante dans le contexte de nos recherches respectives.

Pour mettre une fin temporaire à ce début de réflexion bien trop bref, ‘force est de constater que’ les traits espacés que compose Brown s’avèrent (mais est-ce une surprise) plus vieux que l’œuvre de Pollock ou de Calder. Cette partition n’est pas sans rappeler, par exemple, la série d’Océans de Piet Mondrian, qui sont certes bien plus peuplés – plus bruyants. Différences de densité entre l’espace immense d’un océan comprimé dans une vue et la durée déterminée d’un mois (Décembre 1952) s’épandant dans la sphère sonore ? Regardez :

Piet Mondrian, Pier and Ocean IV, 1914
Charcoal on paper, 51 x 63 cm
The Hague, Gemeentemuseum Collection
© 2010 Mondrian/Holtzman Trust, c/o HCR International Virginia USA

…to have elements exist in space…space as an infinitude of directions from an infinitude of points in space…to work (compositionally and in performance) to right, left, back,forward, up, down, and all points between…the score [being] a picture of this space at one instant, which must always be considered as unreal and/or transitory…a performer must set this all in motion (time), which is to say, realize that it is in motion and step in to it…either sit and let it move or move through it at all speeds.”

Earle Brown, page de carnet de notes datée d’octobre et novembre 1952.

 

Pour écouter Earle Brown parler de son travail et d’autres interpétations de December 1952 ou voir d’autres partitions qu’il a composées, etc. :
http://www.earle-brown.org/works.focus.php?id=12

Et pour lire la note* que signe Earle Brown pour accompagner Folio and Four Systems :

http://earle-brown.org/media/Folio%20and%20Four%20Systems%20Prefatory%20Note.pdf

M.A.

Written by datadatablog

19/03/2011 à 00:48

Une Réponse

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  1. Confier à l’interprète une lecture ouverte des indications de la partition trouve quelques précédents avec Sylvano Bussotti et le souvent cité 4’33 » de John Cage, initié en 1948 et interprété par David Tudor le 29 août 1952. Les notes concernant December 1952 (For one or more instruments and/or sound-producing media ) mentionnent aussi November 1952 (“Synergy”) for piano(s) and/or other instruments or sound-producing media et October 1952 pour piano.
    Le fichier video commenté révèle de nombreuses informations, incluant quelques fausses pistes en art puisque Calder et Pollock suggèrent plutôt ici la mobilité, les variations visuelles incessantes que la partition de Brown ne figure nullement à moins de tenter une écoute intérieure, mais la présence imposée d’une interprétation parmi d’autres possibles ôte, dès l’ouverture du film, toute liberté interprétative au spectateur/auditeur.
    La spatialité de la page ouvre un espace au jeu de l’interprète, un espace acoustique. La représentation visuelle (espace dit plastique) offre une constellation d’éléments assez uniformes. Les rectangles noirs tout comme les cercles noirs ou blancs sont empruntés à une tradition de la notation musicale pour désigner un événement sonore.
    Ces partitions graphiques résultent d’un dialogue entre plusieurs sphères artistiques, pourtant, leur appropriation varie énormément selon les préférences culturelles du spectateur.

    G.G.

    06/06/2011 at 12:59


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